Tout sur les naufrages
Kinburn
Ce navire trois
mâts, 1198 t, fut construit à Mahone Bay, en Nouvelle
Écosse, en 1875. Au moment du naufrage il était la propriété
de M. Moody de Yarmouth, N.-É. Alors qu'il était en route,
sans cargaison, de Buenos Aires vers Québec, il s'échouait à
l'est de l'anse à la Morue, à Pointe-des-Monts, vers 23 h 30
le 5 septembre 1889. Le capitaine attribua l'accident à un
épais brouillard et à l'action des courants. Les pertes,
totales, ont été évaluées à 20 000 $.
Le capitaine E.W.
Tooker s'étant rendu au phare de Pointe-des-Monts, fit
parvenir la nouvelle à Québec par télégraphe. Il y avait peu
d'espoir de sauver le vaisseau en bois qui faisait eau.
Dès le samedi 7
septembre, M. W. Simons, expert, s'embarquait à bord du
Otter à Québec. Il se rendait sur les lieux du naufrage
afin de procéder à l'examen du navire, assisté du capitaine
du Otter.
Le 10, le
remorqueur Beaver tentait, en vain, de le renflouer.
Samedi le 14, tout l'équipage, ainsi que l'inspecteur,
retournaient à Québec à bord du Otter.
Ce vaisseau, qui
avait une coque de bois recouverte de cuivre, récemment
réparée, fut vendu à l'ancan, avec tout son équipement, au
bureau de la compagnie Maxham & Co, rue Saint-Pierre à
Québec vendredi le 13 septembre à 11 heures. Il fut adjugé à
M. H. Gagnon & Co pour 1600 $.
(Voici
un texte tiré du livre de Élioza Fafard-Lacasse, Légendes
et récits. Côte-Nord du Saint-Laurent, Montréal,
l'Éclaireur, 1937.)
« [...] Il faut
dire aussi que nous reçûmes, au phare de Pointe-des-Monts,
des étrangers de tous les pays, et je me souviens qu'un
matin de juillet, l'on entendit frapper à la porte. Quelle
ne fut pas notre surprise de nous trouver en présence de
quatre ou cinq nègres africains aux lèvres saillantes et aux
dents d'ivoire. Nous comprîmes tout de suite qu'un naufrage
était arrivé; en effet, nous apercevions à l'est du phare, à
demi renversé sur son flanc et monté sur la pointe du rocher
de l'anse à la Morue, un navire gigantesque ayant encore la
voilure toute haute. Ce navire norvégien, le Kinsberg,
[note du GPVSM : il s'agit d'un trois-mâts de
Nouvelle-Écosse, le Kinburn] perdu dans la brume
épaisse qui couvrait le fleuve depuis huit jours, était venu
se jeter sur ce rocher. Le brouillard était d'une telle
intensité qu'aucun membre de l'équipage n'avait remarqué la
détonation du canon qui avait été tiré cependant à tous les
quarts d'heure régulièrement. Nous avons appris, plus tard,
que la vraie cause du naufrage était due à une révolte qui
s'était élevée sur le bâtiment. Ce dernier, sans guide, et
laissé à lui-même, s'était jeté sur la côte; heureusement,
malgré la brume, il faisait un temps calme, car l'endroit
était l'un des plus dangereux.
Le navire était
commandé par le capitaine Tooker, de nationalité écossaise,
et l'équipage était composé de marins russes, allemands,
espagnols et de quelques nègres du plus beau noir. La
difficulté aurait commencé entre le capitaine et son futur
gendre qui était à bord, à titre de passager. On ne connut
pas la cause du conflit survenu entre eux, mais le jeune
homme avait réussi à soulever l'équipage contre le capitaine
à qui l'on avait enlevé le contrôle de son navire. Une
bagarre terrible aurait eu lieu entre les deux clans de
l'équipage, et le pauvre capitaine aurait été jeté à la mer,
si le navire n'était pas venu s'échouer là, quelques heures
avant l'exécution de ce criminel projet.
Le capitaine,
avec son équipage, et le jeune Bengez en question, vinrent
se refugier au phare en attendant qu'un vaisseau vint les
chercher pour les transporter à Québec. Il va sans dire que
les relations de cet infortuné capitaine et de son futur
beau-fils furent rompues. Ces gens demeurèrent quinze jours
au phare, et malgré la diversité des sentiments, des
manières, et des couleurs, ils nous firent passer un temps
bien agréable. Tous ces types différents avaient chacun un
talent particulier; l'un était musicien, l'autre chantait
les jolies chansons populaires de son pays, un autre jouait
la comédie, de sorte que le phare se transformait en lieu de
divertissement tous les soirs, alors que chacun étalait ses
tatents à qui mieux mieux. Le jeune Bengez surtout dansait
admirablement. Le soir de leur départ, l'un des nègres qui
ne s'était pas encore fait entendre, entonna la chanson
d'adieu : "Au revoir, au Ciel". La voix de cet Africain
était superbe et il rendit cette chanson avec un talent et
une expression remarquables. J'avais jamais entendu un chant
aussi impressionnant.
Nous n'entendîmes
parler ni de ce capitaine ni de son équipage, il est
probable que chacun dut reprendre le chemin de son pays
respectif. Quant au jeune Bengez, nous apprîmes par la voix
des journaux qu'il avait été tué accidentellement lors de
l'écroulement qui eut lieu à la terrasse de Québec en 1888,
et qui fit tant de victimes. Nous eûmes du regret
d'apprendre sa mort, car ce jeune homme était charmant, et
nous avions gardé de lui le plus agréable souvenir. »
M. Firmin Comeau,
un résidant de Pointe-des-Monts, nous raconta que les
naufragés descendirent à terre par le beaupré. Il nous
affirma également que l'ancre (soi-disant de Walker, qui
aurait été trouvée dans l'anse à la Morue), proviendrait du
site du Kinburn, et qu'elle aurait été sortie par son
père (serait-ce l'ancre du Kinburn?). |